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Métro en chanson

publié 06/26/2019

Par Chaka V. Grier

Depuis aussi longtemps que je me souvienne, même depuis toute petite, les musiciens de métro, fournisseurs de prestations souterraines non sollicitées, me rendent perplexe et même triste. Debout sous un éclairage fluorescent brillant, ils exécutent des chansons originales ou des reprises souvent étonnamment agréables à écouter, et parfois assimilables à du karaoké de qualité douteuse. J’ai souvent évité de les regarder dans les yeux en me demandant quel intérêt il pourrait y avoir à faire de la musique dans un espace fréquenté par des gens comme nous qui, dans 99 pour cent des cas, ne cherchent qu’à aller du point A au point B le plus rapidement possible.

J’ai parfois jeté un coup d’œil – discret, bien entendu – sur leur étui de guitare rempli de monnaie. Parfois il n’y avait que quelques pièces, et c’est là que la tristesse apparaissait. Comme journaliste indépendante, je connaissais bien cette pauvreté, mais, en bonne artiste affamée, j’étais contente qu’elle soit secrète entre les quatre murs de mon compte en banque et non pas exposée aux yeux du monde entier. Mais tandis que je secouais la tête comme une maman perplexe – en me demandant pourquoi un guitariste de métro qui a l’air gentil et qui donne une interprétation pas mal convaincante de « You Got Lucky » de Tom Petty peut se mettre dans une pareille situation – j’ai été impressionnée par le nombre de musiciens qui se produisent fièrement et passionnément dans le métro malgré l’indifférence des passants et qui se contentent des quelques pièces de monnaie qu’ils leur jettent.

Éventuellement, à mesure que je me passionnais pour les émissions de téléréalité sous forme de compétition musicale, j’ai compris. Ces prestations nous transportent dans l’univers éreintant des auditions et de la quête de la célébrité, et les musiciens du métro, d’une certaine manière, sont des pionniers dans le domaine de ces brutales auditions publiques. Ils nous rappellent ces humoristes courageux qui montent en scène au risque de se faire huer et bravent l’indifférence et peut-être les railleries pour apprendre à s’adonner à leur passion pour le rire. Les musiciens du métro font preuve d’autant d’audace pour l’amour de la chanson.

J’ai bientôt cessé de mépriser les musiciens du métro et commencé à en apprécier la vraie grandeur. Sans m’en rendre compte, j’avais été témoin d’un des actes de courage les plus remarquables qu’une journaliste musicale puisse observer : des artistes sous-estimés qui amènent leurs chansons et leur art dans les espaces les plus froids, les plus agités et les plus superficiels que j’aie connus au cours de ma vie. Je n’avais pas compris à quel point le son d’un tambour métallique pouvait réchauffer une journée d’hiver pendant que je faisais la queue pour commander un café à la vanille française et deux beignes glacés au chocolat; à quel point le son agréable des saxophones, des guitares folk mélodieuses et des voix me signalait que j’étais arrivée à ma station et que je serais bientôt chez moi, ou encore retenait mon attention quand j’avais rendez-vous avec un ami qui était en retard.

Un jour, j’ai abordé un musicien bourré de talent dans la station Bloor-Yonge du métro de Toronto. Il m’a raconté qu’il avait été en nomination aux prix JUNO et s’était produit partout au Canada. J’étais en présence d’un vrai musicien! Ça m’a rendu tellement curieuse que j’ai fait une recherche sur les musiciens du métro sur Internet, où j’ai appris que les musiciens doivent passer une audition devant la Toronto Transit Commission (TTC) pour pouvoir se produire dans ces espaces. Pour ces musiciens, le métro n’est pas la scène de la dernière chance. Ils obtiennent une licence et se voient admettre dans les rares espaces qui leur sont réservés dans le métro : 75 exactement. Ce sont souvent des musiciens ambulants, de véritables artistes bohèmes qui apprennent à connaître la diversité, l’atmosphère et l’évolution des différents quartiers de la ville en faisant le tour de ces 25 espaces. La plupart ne se contentent pas de se produire dans le métro : certains enseignent, enregistrent ou font les deux.

Le programme de la TTC a récemment pris le nom d’Underground Sounds. De nouvelles stations ont été ajoutées au circuit et, pour la première fois, les musiciens peuvent passer leur audition en ligne. Dans certains espaces comme ma propre station, celle de Finch (et aussi celles de Bloor-Yonge, Spadina et Main Street), j’ai remarqué un frappant encadrement noir en vinyle qui va du mur au plancher et qui est décoré d’autocollants d’inspiration musicale. C’est un espace réservé aux musiciens qui les sépare subtilement et efficacement de nous en nous faisant comprendre que cet endroit leur appartient. Ils ont créé le mot-clic #TTCmusic en célébration de ces musiciens méconnus qui donnent un éclat brillant à des tunnels mornes et font vibrer nos heures de déplacement. Il y a quelque chose de profondément généreux chez ceux qui apportent de la joie dans des espaces qui en sont dépourvus et qui, certains jours, ne récoltent qu’une poignée de dollars pour leur peine.

Voilà donc mon hommage aux musiciens du métro entre les stations Finch et Main Street et partout ailleurs dans le métro de Toronto. Merci de votre courage artistique. Merci de rendre plus supportable une expérience de déplacement en métro qui peut être banale, parfois peu fiable et occasionnellement exaspérante. Et merci à #TTCMusic de mettre de l’entrain dans mes journées.

La puissance de s’asseoir en cercle

publié 06/11/2019

Par Howard Druckman

Le mois dernier, j’ai participé à l’édition 2019 de la Manito Ahbee Indigenous Music Conference and Awards à Winnipeg. La première chose qui m’a frappé, c’est le fait que lors de la première journée de conférence, les quelque 50 participants étaient assis en cercle. Ça peut paraître simpliste, mais c’est incroyablement puissant comme idée.

Ça permet de placer le modérateur et les cinq ou six experts invités au même niveau non hiérarchique que les musiciens qui se sont déplacés pour obtenir ces informations utiles. Cinq ou six microphones sont librement passés aux participants qui souhaitent poser une question. Chaque question trouve un ou plusieurs réponses de la part des experts et même des autres participants. Tout le monde et bienvenu, tout le monde peut voir tous les autres participants, tout le monde peut se faire entendre et tout le monde — du débutant à l’expert — peut partager son point de vue.

Lors de la deuxième journée de conférence, le format était légèrement différent : une table ronde et huit chaises où chaque participant a son micro, et cette table est entourée d’un plus grand cercle où sont assis tous les autres participants. Sans sujet prédéterminé, les participants aussi au centre discutent des questions ou stratégies qui leur passent par la tête, et quiconque est assis dans le grand cercle peut aller s’asseoir au centre pour s’exprimer à mesure que les participants au centre retournent s’asseoir dans le grand cercle. Ici aussi, tout le monde a la chance de s’exprimer et l’information circule librement.

Ces deux approches sont les plus efficaces qu’il m’ait été donné de voir afin de favoriser le partage des connaissances en direct dans le cadre d’une conférence. Elles sont pratiquement révolutionnaires, surtout lorsqu’on les compare avec l’approche habituelle de la majorité des conférences musicales.

Presque toutes les autres conférences auxquelles j’ai participé au cours des trente dernières années utilisaient le format où plusieurs experts et un modérateur sont sur scène et discutent devant un auditoire. La période de questions qui suit dure cinq minutes, parfois moins. Puis, les participants dans la salle se précipitent vers la scène dans l’espoir de pouvoir poser une ou deux questions, et à pei trois ou quatre réussiront. Même lors d’entrevues en tête-à-tête, chaque musicien n’a droit qu’à environ 5 minutes avec chaque expert et ils sont les seuls à recevoir ces connaissances qui ne sont pas ainsi partagées avec le plus grand nombre. Tout ça n’est vraiment pas aussi efficace que l’autre approche.

Il y a beaucoup de leçons à tirer de la manière dont fonctionne la communauté musicale des Premières Nations, et j’ai hâte qu’on s’y mette. Commençons donc par nous asseoir en cercle.