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Ce qu’on ne ferait pas pour enregistrer un album

publié 07/29/2019

Par Lisa Patterson

Avez-vous déjà fait quelque chose de radical pour financer un album ? Moi, oui. Je partage mon histoire publiquement pour la toute première fois.

On m’a offert un contrat de trois mois comme saxophoniste dans un groupe à Dubai. En tant qu’auteure-compositrice qui joue du matériel original, je n’aurais d’ordinaire pas considéré une telle offre, mais j’avais besoin d’argent pour financer mon prochain album. C’était d’autant plus attrayant que le contrat se déroulerait dans un pays désertique alors qu’au Canada, ce serait l’hiver, que toutes mes dépenses étaient payées et que je passerais trois mois à jouer des classiques du répertoire soul avec un groupe de musiciens hors pair. Un contrat de rêve, non ? Ça l’était, jusqu’à ce que la dure réalité nous rattrape et que le consul général du Canada doive sortir le groupe de prison.

Notre scène se trouvait dans le Ramada Continental Hotel, l’une des dizaines d’hôtels de Dubai. Les clients étaient un mélange d’entrepreneurs expatriés, d’habitants du pays, de touristes et de prostituées. Chaque musicien avait sa propre chambre spacieuse dans l’hôtel – notre chez-nous pour les trois prochains mois. Ma chambre avait un coffre-fort où j’ai caché mon passeport, mon billet d’avion et mes cachets en devises américaines.

Après un mois, certaines difficultés ont commencé à se manifester. L’hôtel a commencé à limiter la nourriture que nous pouvions consommer, nous faisait payer nos breuvages durant nos prestations et interrompait le service téléphonique dans nos chambres. Je recevais régulièrement des propositions de voitures ou de bijoux en échange de faveurs sexuelles. Les clients-spectateurs manifestaient ouvertement leur racisme et leur classisme. Nos prestations étaient longues et toujours pareilles, et ce, six soirs par semaine.

En raison des tensions grandissantes entre l’hôtel et les membres du groupe, nous avons demandé à notre agent de spectacle de nous trouver une autre salle pour le dernier mois du contrat, ce qui fut fait. Contractuellement, toutefois, nous avions le droit de continuer d’habiter le même hôtel. La nouvelle salle était à 20 minutes en voiture, donc chaque soir, une minifourgonnette venait nous chercher pour nous reconduire à cette salle et nous ramener à l’hôtel à la fin de la soirée.

Un soir, l’hôtel a passé un coup de fil à la salle, car notre spectacle finissait à 2 h du matin, pour dire d’attendre sur place et que toutes nos affaires nous seraient livrées avant de nous escorter vers un appartement. Quel choc ! Comment pouvaient-ils vider nos chambres aussi rapidement ? Et en notre absence ? Nous étions inquiets au sujet de nos biens placés en sécurité dans des coffres-forts, alors nous nous sommes tous rendus à l’hôtel en taxi.

Des agents de sécurité se trouvaient dans le foyer de l’hôtel, mais nous étions pacifiques. Après une longue attente, le propriétaire de l’hôtel s’est présenté et nous a expliqué que l’hôtel avait été surréservé en raison du Dubai Shopping Festival — littéralement un festival du magasinge pour gens riches — et ils avaient besoin de nos chambres.

C’est au moment où le leader du groupe a demandé à ce que l’on nous remette nos précieux biens que les choses se sont envenimées. Certains d’entre nous avons réussi à nous faufiler afin d’aller vérifier si nos clés de chambres fonctionnaient toujours. La mienne n’a pas fonctionné, mais celle de notre batteur, oui, et il a trouvé un homme endormi dans ce qui était sa chambre, en principe. J’ai vraiment commencé à m’inquiéter : qu’était-il arrivé avec tout cet argent comptant que j’épargnais pour enregistrer mon album ? Et mon billet d’avion ? Et mon passeport ?

Dans le foyer, les tractations se poursuivaient, et je me suis dirigé vers la réception afin de leur demander s’ils avaient les numéros de téléphone des consulats locaux. Ils me les ont donnés et il était environ 3 h du matin lorsque j’ai composé un numéro. Une personne m’a répondu, mais elle était à Ottawa, où il était huit heures plus tard qu’à Dubai. J’avais composé la ligne d’urgence de notre capitale nationale pour les Canadiens à l’étranger. J’ai résumé la situation et le représentant à l’autre bout du fil m’a dit qu’il aviserait le consul général du Canada à Dubai dès qu’il le pourrait ce matin. J’ai griffonné le numéro de téléphone et j’ai caché le bout de papier dans ma chaussure.

L’hôtel a alors déclaré que ce différend allait se régler au poste de police. Des fourgonnettes sont aussitôt apparues devant l’entrée de l’établissement. Nous avons d’abord refusé d’y monter, mais il est rapidement devenu apparent que nous n’avions pas le choix. En chemin, nous vivions un étrange mélange d’indignation et de peur tout en nous racontant des blagues au sujet de la prison d’Alcatraz.

Mes cinq compagnons ont été placés dans une cellule tous ensemble et j’ai été placée dans une cellule pour les femmes. Elle faisait environ 10 mètres carrés avec un plancher en béton, un banc sur l’un des murs et un gros seau au milieu pour y faire nos besoins. Il y avait cinq prostituées avec moi.

J’étais en sueur, épuisée, affamée et effrayée, mais j’avais encore ce numéro de téléphone. À l’instar des polars d’antan, un vieux téléphone trônait sur l’un des murs. J’ai composé le numéro à Ottawa et on m’a répondu. Le même représentant que plus tôt m’a dit être sous le choc de la rapidité à laquelle les choses s’étaient détériorées et il m’a demandé d’être patiente pendant qu’il contactait le consul général qui viendrait nous libérer.

Il est arrivé vers 6 h du matin. Nous entendions des tractations en anglais et en arabe à l’autre bout du couloir. Vers 8 h, on nous a dirigés, échevelés et stressés, vers une salle d’attente. Le consul général nous a remis un document que nous devions tous signer. On nous a expliqué que ce document était une déclaration que nous « acceptons de ne plus jamais mal nous comporter à Dubai ». Nous avons hésité un instant, mais nous l’avons signé. Tout ce que nous voulions, c’est sortir de là, nous laver, manger et dormir. Nous devions quand même monter sur scène ce soir-là.

Le consul général nous a escortés jusqu’au garage souterrain de l’hôtel où un représentant nous a remis un sac poubelle avec nos affaires et une enveloppe avec nos papiers et nos devises. Nous devions compter l’argent, vérifier nos documents et signer une décharge.

On nous a ensuite reconduits dans un complexe d’appartements miteux avant de nous remettre les clés d’un appartement avec deux chambres à coucher et une salle de bain. Pendant que les hommes s’obstinaient au sujet des lits, je me suis effondrée sur le canapé. Quand je suis arrivée à la salle de spectacle ce soir-là, j’ai été à la rencontre de gens responsables de l’hospitalité et fait valoir un besoin de vie privée qui, je le savais, toucherait certaines de leurs cordes sensibles culturelles. J’ai fait valoir qu’une femme seule dans un appartement avec plusieurs hommes « qui ne sont pas mon mari » mettrait ma réputation à risque. Soyons francs, j’ai tourné avec des hommes pendant des années. Mais l’instinct de survie peut nous faire faire des choses étranges. Ils m’ont offert une chambre individuelle.

Une fois le dernier mois de ce contrat achevé, de retour au bercail, j’avais hâte de travailler sur mon album. La préproduction de mon album a été cathartique. Par contre, il m’a fallu trois mois de réadaptation afin de retrouver ma voix d’avant cette mésaventure.

Et j’ai classé cette triste expérience dans le dossier : ce qu’il ne faut pas faire afin de financer un album.

Les salles de spectacle doivent offrir des boissons non alcoolisées

publié 07/11/2019

Par Damhnait Doyle

Une version plus courte de ce billet de blogue écrit par Damhnait Doyle, membre du conseil d’administration de la SOCAN, a été publiée sur le site Web du Toronto Star le 10 juillet 2019 ainsi que dans la version imprimée du quotidien le 11 juillet 2019. En voici la version intégrale.

J’ai commencé à boire quand j’ai commencé à œuvrer dans l’industrie de la musique.

J’étais une jeune fille de Terre-Neuve incroyablement timide et introvertie à peine sortie de l’école catholique qui s’est retrouvée dans les rues de Toronto. J’étais jeune, naïve et entourée de gens que j’admirais et idolâtrais depuis toujours. J’avais le syndrome de l’imposteur.

Mon premier simple a été un succès instantané et du jour au lendemain, mon vidéoclip tournait plusieurs fois par jour à MuchMusic. J’étais habitée d’une profonde anxiété. C’est ce qui arrive lorsque votre plus grande peur est que les gens vous regardent et que vous gagnez votre vie en montant sur scène. J’étais tellement nerveuse que j’ai vomi dans une chaudière dans les coulisses de mon premier spectacle comme tête d’affiche (l’alcool n’y était pour rien). Peu de temps après, quelqu’un m’a payé un verre de téquila avant de monter sur scène, et boum ! Je venais de trouver le courage sous forme liquide. Soudainement, ma peur s’était transformée en adrénaline. J’avais trouvé la solution.

Les musiciens ne boivent pas comme les gens ordinaires. On boit avant, pendant et après nos spectacles, quand on est en congé, quand on se déplace, au bar de l’aéroport, au bar de l’hôtel, dans l’autobus, à l’arrière de notre fourgonnette, on boit quand notre spectacle est pourri, quand notre spectacle est génial, quand notre chanson joue à la radio, quand notre chanson ne joue pas à la radio, quand on est au-dessus de tout ou quand on se fait arrêter. Dans les cercles musicaux, l’alcool est à la fois le voyage et la destination.

Quand on boit, on ne sent rend pas compte que l’alcool est un voile qui étouffe notre intuition. Votre corps a beau crier « Qu’est-ce que tu fais, bordel ? Arrête de boire ! » mais votre cerveau vous dit « Wow, mon voile adore ce Rioja ». L’alcool coupe la communication entre votre cerveau, votre corps et votre esprit. Et lorsque l’on souffre de dépression et d’anxiété, comme c’est le cas de tant que créateurs, l’alcool qui vous donne l’impression d’avoir un peu plus de contrôle sur cette anxiété est en fait en train de construire un véritable bûcher autour de votre corps. Rajoutez à ça trois semaines d’innombrables heures sur la route et rien d’autre que de la bouffe de Tim Horton’s, et vous avez un désastre imminent.

J’ai pris conscience il y a environ un an que l’alcool ne m’apportait plus rien de bon. C’était assez. Jamais auparavant je n’avais entrevu cela comme une option. Sur papier, tout allait bien. Les gens me disaient « mais pourquoi arrêterais-tu de boire, je bois bien plus que toi. » C’est comme si la société nous disait que les seules raisons valides d’arrêter de boire sont le fait de se faire jeter en prison ou arrêter pour conduite avec facultés affaiblies. Mais la sobriété commence à prendre du galon. Il y a une prise de conscience collective qu’on n’a pas à boire parce qu’on a toujours bu et parce que tout le monde boit encore.

J’écris ces lignes parce que je n’ai pas vu beaucoup de gens en parler autour de moi, et chaque fois que quelqu’un en parlait, j’étais ravie. Il y a plein de musiciens sobres et très cool, croyez-moi. Je le sais parce que j’ai « googlé » cette phrase des centaines de fois depuis août 2018. Ça aide beaucoup de savoir qu’on n’est pas seul, alors j’ajoute ma voix à la chorale pour qu’elle se fasse entendre encore plus.

Outre fonder une famille, arrêter de boire a été, et de loin, l’une des meilleures choses que j’ai faites de me vie. Et je vous rappelle que j’ai chanté « Will the Circle Be Unbroken » avec Willie Nelson chaque soir pendant deux semaines en compagnie de mon groupe Shaye. Ne pas boire, c’est génial.

Je ne mentirai pas, j’ai trouvé ça très du d’arrêter.

Il a fallu que je refasse toutes les connexions nerveuses et sociales de mon cerveau. Premier spectacle sans boire, première conférence sans boire, premier voyage d’écriture sans boire, première session en studio sans boire. Il faut beaucoup de courage et de détermination pour contrer l’automatisme de boire. Je ne peux pas imaginer le combat quotidien des musiciens qui luttent contre de vraies dépendances aux drogues dures et à l’alcool. Ils doivent travailler constamment entourés des choses qui menacent leur vie même.

Je ne connais aucun autre métier où il est permis de boire tout l’alcool — gratuit, gratuit, GRATUIT ! – qu’il nous plaît, mais qu’on s’attend à ce que vous buviez, dans une certaine mesure. Malgré tout, ce fut un choc, quand j’ai arrêté de boire, de constater à quel point il y a peu d’options non alcoolisées (non, l’eau et les boissons gazeuses ne comptent pas) dans les bars et les salles de spectacle du Canada. Je crois qu’il devrait y avoir une bonne option non alcoolisée partout où les musiciens se rendent pour travailler – et oui il s’agit d’un travail, même si pour vous c’est le soir, vous vous amusez et c’est votre groupe préféré. Parfois, on a seulement envie d’avoir quelque chose dans la main qui nous permet de nous fondre dans la foule sans avoir à expliquer pourquoi on ne boit pas. Et n’oublions pas que les bières non alcoolisées sont délicieuses, goûtent exactement comme une bière normale, n’ont que 30 calories et ne vous donneront ni une gueule de bois ni une bedaine de bière.

Par ailleurs, la marge de profit des bières NA est la même, sinon plus élevée, que celle des bières normales. Les salles de spectacles et les bars n’ont besoin d’en stocker qu’une seule rangée, une seule. Je ne dis pas qu’elles devraient être le même prix que les autres bières, mais je ne m’en plaindrai pas si cela signifie que j’ai cette option.

On a parlé de l’aspect santé mentale et dépendance, mais il y a aussi l’aspect #metoo. Le mouvement #metoo a démontré avec éloquence que ne rien faire au sujet de quelque chose d’aussi horrible, ça pourrit, et si on n’agit pas rapidement, on se désintègre. Heureusement, notre industrie a ouvert le dialogue sur cette question : comment pouvons-nous réparer les choses et les prévenir afin que cela ne se reproduise plus ? Il faut regarder les faits et admettre qu’il y a un fil conducteur derrière tout ça : l’alcool. Près de 50 pour cent des agressions sexuelles comportent une quantité excessive d’alcool. On ne peut pas forcer les gens à ne boire qu’une certaine quantité d’alcool ou à agir d’une certaine façon, mais en offrant au moins une option non alcoolisée, les statistiques sur les agressions sexuelles n’augmenteront pas.

Je tiens à remercier Allan Reid, de la CARAS, et l’équipe de la SOCAN qui se sont assurés d’offrir des breuvages non alcoolisés lors des galas des prix JUNO et SOCAN, cette année. Ça peut sembler minime, mais ça crée un effet d’entraînement. J’aimerais que nous, de l’industrie, nous regroupions afin de nous assurer que tous les festivals, clubs, bars, et tous les autres endroits où les musiciens se rendent pour travailler offrent une option non alcoolisée. D’ici là, je vais continuer à faufiler mes bières NA dans les bars afin d’y avoir encore plus de plaisir qu’auparavant.