Les villes peuvent créer des conditions idéales pour la musique en direct

LosAngeles_CST publié 01/10/2018

Par Eric Baptiste

Que ce soit le Carleton de Halifax, le Silver Dollar Room de Toronto ou le Railway Club de Vancouver, les nouvelles concernant les difficultés qu’éprouvent les petites et moyennes salles au pays sont monnaie courante. L’augmentation de la valeur des propriétés dans les centres urbains signifie que les propriétaires ont de plus en plus de difficulté à joindre les deux bouts et, de plus en plus, les créateurs qui jouent dans ces salles n’ont plus les moyens d’habiter dans leur ville.

Pourtant, ironiquement, la musique en direct est un des attraits de la ville.

Un récent sondage commandé par la SOCAN a démontré que 70 pour cent des Canadiens urbains de moins de 35 ans considèrent qu’il est important de vivre dans un quartier qui propose des concerts de musique. Si les artistes n’ont pas les moyens de vivre dans ces quartiers urbains et que les salles disparaissent petit à petit, nous devons nous poser une question : où entendrons et verrons-nous de la musique en spectacle ?

LiveMusicCities_Cover_Sized_FRDes villes comme Toronto, Halifax, Vancouver et Montréal ont toutes un ardent désir d’être reconnues comme des « villes musicales », parce qu’elles ont compris que la musique soutient l’économie locale en attirant des touristes et en encourageant les jeunes Canadiens à s’installer dans ces communautés, créant du coup un bassin de main-d’œuvre. Mais pour devenir une véritable ville musicale, les municipalités peuvent faire bien plus pour créer activement des conditions propices non seulement à la survie de la musique en direct, mais à son épanouissement. (Cliquer sur l’illustration à gauche pour voir le sondage.)

Elles peuvent commencer par un meilleur soutien aux musiciens par le biais de nouvelles options de logement, ce qui a déjà été fait à de maintes reprises pour d’autres communautés et petites entreprises artistiques et culturelles. Un récent projet torontois prévoit offrir aux musiciens leur propre édifice au centre-ville de Toronto qui proposera des appartements abordables ainsi que des espaces de répétition et d’enregistrement. Il s’agit d’un projet conjoint entre un développeur immobilier et Toronto Music City, et c’est un excellent exemple de collaboration entre le milieu des affaires et les OSBL afin de favoriser la création et la prestation de musique.

Les municipalités peuvent également réexaminer la structure de leurs primes de développement et considérer l’ajout de salles de spectacles à la liste des bénéficiaires de coûts d’immobilisation lors du développement d’un nouveau projet. Dans plusieurs villes, les développeurs doivent contribuer aux infrastructures et services — bibliothèques, parcs, transport en commun — de la communauté où ils s’installent. L’accès aux arts est vital pour nos communautés, et notre sondage a démontré que les Canadiens appuient cette approche : 91 % des Canadiens vivant en milieu urbain et souhaitant vivre dans un quartier où la scène artistique est vibrante sont d’accord avec le fait qu’une partie des frais de développement devraient aller au soutien de la musique en direct.

Les détracteurs nous diront que si une communauté veut de la musique, les résidants trouveront une façon de la soutenir. Ils ne comprennent pas totalement les obstacles que doivent actuellement surmonter les créateurs de musique, obstacles qui n’existaient même pas il y a une quinzaine d’années.

Bien sûr, les services de diffusion en continu progressent rapidement sur le marché canadien, mais ils ne contribuent pas à l’écosystème musical au niveau historique de l’ère des CD. Certains genres se sont mieux adaptés que d’autres (p. ex. la musique urbaine), mais d’autres peinent à trouver leur niche dans l’espace « streaming ». Les créateurs de musique country ainsi que presque toute la musique issue du Québec sont des exemples probants de cette difficulté à avoir une visibilité en ligne. Les créateurs de musique doivent désormais assurer leur propre promotion en bâtissant et maintenant une présence en ligne et une image de marque, ce qui est parfois une source de distraction pour la création. Si les créateurs ne peuvent consacrer qu’une fraction de leur temps à la création de leur art dans un environnement où le coût de la vie est trop élevé, combien faudra-t-il de temps avant qu’ils quittent ces centres urbains et que la scène musicale meure d’attrition ?

Les villes qui souhaitent attirer des populations diverses et prospères devraient se pencher sur la culture créative musicale d’une nouvelle perspective et prendre les mesures qui s’imposent pour créer des conditions favorisant l’épanouissement ou simplement le maintient de la musique en direct.

  1. Les municipalités doivent réunir les groupes culturels afin de trouver des façons de mieux répartir les frais de développement pour que les salles de spectacles puissent également en bénéficier.
  2. Pour leur part, les salles de spectacles devraient détenir les licences appropriées afin que les créateurs et éditeurs de musique puissent être payés équitablement et légalement pour l’utilisation de leur musique, ce qui engendre les conditions nécessaires à plus de création musicale.
  3. Les amateurs de musique ne devraient fréquenter que des salles qui sont dûment licenciées, ce qui assure que les créateurs de musique reçoivent ce qu’ils ont justement et légalement gagné tout en soutenant les entreprises et l’économie locales.

Une scène musicale vibrante dans les villes canadiennes est plus cruciale que jamais pour les créateurs canadiens. La musique en direct rend les villes et villages canadiens plus agréables et prospères. Il faut prendre soin de la musique en direct.

Cet éditorial signé par le chef de la direction de la SOCAN, Eric Baptiste, a été publié le 2 janvier 2018 dans le Toronto Star.

Au sujet de Eric Baptiste

Eric Baptiste est chef de la direction de la SOCAN. À ce titre, il dirige un personnel de près de 300 membres d’un océan à l’autre en relation avec 115 000 auteurs, compositeurs et éditeurs de musique canadiens membres de la SOCAN et plus de trois millions de leurs collègues à travers le monde, et avec plus de 125 000 entreprises canadiennes qui dépendent de la musique pour améliorer leurs activités. Né en France, Eric, avant de joindre la SOCAN en 2010, a dirigé pendant 12 ans la CISAC, la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs, a travaillé huit ans dans le domaine de la radio à titre de chef de l’exploitation de Radio France Internationale, puis a été chef de la direction d’une station commerciale de Paris. Eric a présidé des associations du secteur de la musique et de la radio en France, et siège actuellement au conseil de plusieurs organisations telles que la CISAC et la SCPCP, préside l’Agence internationale ISAN à Genève ainsi que Radio Néo, un réseau de radio français non-commercial consacré aux artistes émergents. En tant que diplômé de l’École nationale d’administration, et ayant débuté sa vie professionnelle au Conseil d’État à Paris, il aurait pu devenir un haut fonctionnaire du gouvernement ou même avocat, mais c’est une toute autre histoire, dans un univers parallèle… Eric vit à Toronto et est un passionné de musique (bien sûr), de fine cuisine, de bons vins et de science-fiction.

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